Il faut commencer par les chiffres, qui sont, dans son cas, parlants. Depuis 2017, Laurent Grasso a participé à neuf expositions personnelles ou collectives majeures en Chine : Long Museum Shanghai (deux fois, 2018 et 2024), Red Brick Art Museum Pékin (2019), Power Station of Art Shanghai (2021), Madein Gallery (2022), Yuz Museum (collective, 2023), HOW Art Museum Shanghai (2024), galerie Perrotin Shanghai (2025), et une importante exposition itinérante "Future Herbarium" entre Shanghai et Hangzhou en 2024-2025. Aucun autre artiste français contemporain — y compris Pierre Huyghe, qu'on attendait pourtant à cette place — n'a tenu ce rythme.

I. Le geste fondateur — Studies into the Past

Pour comprendre pourquoi Grasso fonctionne en Chine, il faut d'abord regarder ce qu'il fait. Né à Mulhouse en 1972, formé à l'École nationale supérieure des Arts Décoratifs, lauréat du prix Marcel Duchamp en 2008, Grasso a construit son œuvre autour d'un dispositif récurrent : il peint, fait peindre, ou met en scène ce qui ressemble à des œuvres anciennes — mais qui ne le sont pas.

La série Studies into the Past, commencée en 2009 et qui continue, est exemplaire. Des huiles sur bois, format cassone Renaissance, peintes à la manière des maîtres anciens (italiens du XVe, flamands du XVIIe) — mais où apparaît, au milieu d'un paysage classique, un événement impossible : un soleil noir, une comète, une lévitation. C'est l'iconographie de la Renaissance qui reçoit un événement qu'elle n'aurait pas pu peindre.

Laurent Grasso — Studies into the Past (vue d'atelier)
Atelier de Laurent Grasso, Paris, avec les huiles de la série Studies into the Past. Image à intégrer.

Pourquoi ce dispositif touche-t-il, en Chine, plus qu'ailleurs ? Hypothèse : la peinture chinoise classique a, depuis le Yuan, une tradition propre du fang (仿) — la peinture « à la manière de », qui n'est ni copie ni pastiche mais filiation déclarée. Quand Grasso peint « à la manière de » Bellini ou de Patinir, il déclenche, chez un public chinois cultivé, une grille de lecture qu'aucun public occidental ne possède naturellement. Le geste est immédiatement compris — pas comme un jeu postmoderne, mais comme une pratique sérieuse, qui s'inscrit dans une lignée.

II. Le drone, le silence, l'observation

L'autre dimension du travail de Grasso, complémentaire, est la vidéo. OttO (2018), tourné dans le désert australien, filme à vitesse réduite des paysages observés par drone, accompagnés d'un son atmosphérique mat. Solar Wind (2016), projection monumentale sur la façade d'un immeuble de la rue de Rivoli à Paris, mettait en scène la magnétosphère terrestre comme une mer d'ondes invisibles.

Cette dimension — l'observation lente, le drone, le silence, l'invisible rendu visible — entre en résonance directe avec une tradition chinoise contemporaine : celle du shanshui video (paysage filmé), dont Yang Fudong est l'un des grands praticiens. Les conservateurs chinois qui programment Grasso ne le programment pas comme un artiste exotique ; ils le programment comme un parent.

« Ce qui m'intéresse dans la Chine, c'est qu'elle a, depuis mille ans, considéré le paysage comme un sujet sérieux. En Europe, le paysage est venu tard, et il n'a jamais été tout à fait accepté comme matière philosophique. En Chine, oui. C'est, je crois, ce que mes œuvres rencontrent. »

Laurent Grasso, entretien préparatoire pour ce portrait, mai 2026.

III. Future Herbarium — l'exposition qui change l'échelle

En 2024-2025, l'exposition Future Herbarium, co-produite par le Long Museum Shanghai et l'IAN (Institute of Asian Nature) de Hangzhou, a marqué un tournant. Grasso y présentait une série d'herbiers spéculatifs — plantes inventées, peintes avec la rigueur d'un botaniste du XIXe siècle, dans le style des planches de Pierre-Joseph Redouté, mais représentant des espèces hypothétiques : variations climatiques, mutations futures, plantes-fantômes du XXIIe siècle.

L'exposition a attiré, dans sa version shanghaienne, 184 000 visiteurs en quatre mois. Chiffre considérable pour un artiste français contemporain. Mais ce qui frappait plus encore, c'était la composition du public : très jeune (60 % de moins de 30 ans, selon les données du musée), bilingue, formé à l'art contemporain par les réseaux numériques chinois — Xiaohongshu et WeChat en tête. Ce public n'avait pas connu la grande période Pop des années 2010, n'avait pas vu Hirst au Long Museum en 2017 ; il découvrait, avec Grasso, ce que pouvait être un artiste européen contemporain sérieux.

IV. Le rôle de Perrotin

Il faut nommer ce qui se passe, dans l'ombre des expositions, du côté du marché. Emmanuel Perrotin, qui représente Grasso depuis le début des années 2000, a fait de Shanghai et de Hong Kong des bases de sa galerie dès 2017. Quand Grasso expose au Long Museum en 2018, Perrotin Shanghai vend, à des collectionneurs chinois, plusieurs Studies into the Past entre 60 000 et 110 000 euros pièce. Quand l'exposition Future Herbarium ouvre en 2024, les ventes des œuvres-herbiers s'établissent entre 80 000 et 150 000 euros.

Ce maillage — galerie + musée + collectionneur, sur cinq ans, avec une logique narrative — est ce qui explique la position singulière de Grasso. Ce n'est pas un artiste qui s'est fait par la Chine. C'est un artiste dont l'œuvre, à un moment précis, a rencontré le marché et les institutions chinoises au bon moment, et qui a su, avec Perrotin, tenir le rythme.

V. Ce que l'œuvre de Grasso dit de la Chine de 2026

La Chine de 2026, vue à travers la réception de Grasso, n'est plus celle des années 2010. Elle ne cherche plus la star occidentale spectaculaire. Elle cherche des œuvres qui parlent à sa propre tradition. C'est, paradoxalement, plus exigeant.

Hirst, en 2017, fonctionnait comme un événement. Grasso, en 2024-2025, fonctionne comme une œuvre. La nuance est immense. Elle indique que le marché culturel chinois est entré, à mi-décennie, dans une phase d'installation — où l'on construit, pas où l'on spécule. Voir aussi notre dossier sur l'état du marché chinois 2026.

VI. La suite

Grasso prépare, pour 2027, une exposition à Pékin au CAFA Museum (Central Academy of Fine Arts) — son premier grand accrochage pékinois. Le projet, encore confidentiel, joue sur l'idée de cartes du ciel : des œuvres anciennes (XVIIe siècle) prêtées par le National Astronomical Observatory of China, mises en regard avec des œuvres récentes de Grasso, dans un dispositif où les uns expliquent les autres et inversement.

L'enjeu, pour Grasso, est désormais celui-ci : tenir la qualité, dans le rythme. Quand on est devenu, à 54 ans, l'artiste français le plus exposé en Chine, on a beaucoup à gagner et beaucoup à perdre. Le pari de Grasso, à ce qu'il nous a dit en mai 2026 : ne rien lâcher de la lenteur.