Patrimoine · Interview · Hangzhou
« Une œuvre coupée en deux par le feu, et qui n'a jamais cessé de peindre »
Entretien avec Eric de Chassey, directeur de l'INHA, devant le fragment de la Vie dans les Monts Fuchun (富春山居圖) de Huang Gongwang, conservé au Musée provincial du Zhejiang. Sur le feu de 1650, la fragmentation patrimoniale, et ce qu'un historien européen de l'art moderne peut apprendre, en deux heures, d'un rouleau peint en 1350.
L'invitation est venue d'un côté inattendu. Le Musée provincial du Zhejiang (浙江省博物馆), à Hangzhou, accueille depuis dix-huit mois un programme d'échanges avec l'INHA (Institut national d'histoire de l'art) à Paris. Quand Eric de Chassey, directeur de l'INHA, a séjourné à Hangzhou début mai, la direction du musée lui a réservé une visite privée du fragment dit 剩山图 — « Le Mont Restant ». Trente-deux centimètres de papier roulé. Et l'une des œuvres les plus célèbres de l'histoire de la peinture mondiale.
Le fragment est, depuis 1956, conservé au Zhejiang Provincial Museum. Il est l'une des deux pièces — la plus petite, 31,8 × 51,4 cm — issues d'un même rouleau peint en 1350 par Huang Gongwang (黄公望, 1269-1354), un des Quatre Maîtres de la dynastie Yuan, et l'un des grands paysagistes de l'histoire chinoise. Le second fragment, dit Maître Wuyong (无用师卷), beaucoup plus long (33 × 636,9 cm), est conservé au National Palace Museum de Taipei. Les deux fragments ont été coupés par le feu, en 1650, et réunis exceptionnellement pour la seule fois moderne en 2011, à Taipei.
« Je ne savais pas que je verrais cela aujourd'hui. »
L'entretien
AION
Vous venez de passer une heure devant le fragment. Quelle a été votre première impression, en sortant de la vitrine ?
Eric de Chassey
Une émotion difficile à formuler. C'est rare. Je connaissais l'œuvre par reproductions — depuis vingt ans, comme tout historien de l'art qui s'intéresse à la Chine. Mais voir le papier, à trente centimètres, avec sa fragilité matérielle, ses lacunes, le grain du pinceau — ce n'est pas du tout la même chose. On comprend pourquoi la critique chinoise utilise le mot qiyun (氣韻), le « souffle ». Ce souffle n'existe pas dans la reproduction. Il existe dans la matière.
Ce qui me frappe le plus, c'est l'extrême économie du geste. Huang Gongwang peint très peu. Quelques lavis, quelques lignes sèches. La majorité du rouleau est blanc — ou plutôt papier nu, ce qui en peinture chinoise est un dispositif positif, pas un manque. Mes propres références, qui sont celles de la peinture européenne moderne, peinent à formuler ce que cela produit. Le plus proche serait peut-être Cézanne dans ses dernières aquarelles — mais Cézanne lui-même n'est pas allé aussi loin dans la confiance accordée au papier.
AION
Le rouleau a été brûlé en 1650, comme on connaît l'histoire. Comment cette histoire change-t-elle votre regard sur ce qui vous est montré ?
Eric de Chassey
L'histoire est extraordinaire et il faut, je crois, la raconter même brièvement pour comprendre. Wu Hongyu, dernier propriétaire du rouleau au XVIIe siècle, l'aimait au point d'avoir décidé, sur son lit de mort, de le faire brûler avec lui pour qu'il l'accompagne dans l'au-delà. Son neveu, présent au moment du feu, a sauvé le rouleau des flammes — mais il a été coupé en deux par la combustion. Les deux fragments ont été séparés. Le grand a circulé en Chine puis a abouti, en 1949, à Taipei avec le déplacement des collections impériales. Le petit a été redécouvert dans une collection privée chinoise et acquis par le musée du Zhejiang en 1956.
Devant le fragment, on ne peut pas ne pas penser à cela. Mais l'extraordinaire, c'est que la peinture, elle, continue. Elle ne s'est pas arrêtée au moment du feu. Elle ne s'est pas non plus interrompue par la séparation politique entre la Chine continentale et Taïwan. Ce qui m'émeut, en historien, c'est que l'œuvre tient à travers toutes ces destructions et toutes ces déchirures. C'est en cela qu'elle est une œuvre d'art au sens fort : ce qui survit aux époques.
AION
Vous êtes spécialiste de l'art moderne et contemporain américain et européen. Qu'est-ce qu'un historien de Hartung, de Twombly ou de Joan Mitchell vient apprendre devant Huang Gongwang ?
Eric de Chassey
Plus que je ne l'aurais cru. Twombly est un cas particulièrement intéressant — il a, durant les années 1950 et 1960, longuement médité sur la calligraphie et sur les arts asiatiques. Sa façon de poser un signe sur un fond blanc, avec une économie extrême, doit autant à la tradition chinoise qu'à l'expressionnisme abstrait américain. Mais c'est une dette qu'il n'a jamais réellement formulée. Lui-même la rapportait plutôt à l'antiquité méditerranéenne, par pudeur peut-être, ou par stratégie de réception.
Devant Huang Gongwang, on comprend que la véritable filiation de la peinture moderne européenne — celle qui passe par Cézanne, Twombly, peut-être Joan Mitchell dans ses œuvres tardives — n'est pas exclusivement européenne. Il y a, dans la peinture chinoise du Yuan, une intelligence du blanc, de la suggestion, de l'économie du trait, qui a précédé de six siècles ce que la peinture européenne a redécouvert lentement. Cette idée — qui n'est pas neuve, qui a été développée par James Cahill, par Wen Fong, par d'autres — change tout de même la place qu'on assigne à la Chine dans une histoire mondiale de la peinture.
AION
Vous êtes-vous demandé, en regardant le fragment, si une telle œuvre pouvait, un jour, voyager en Europe ?
Eric de Chassey
Honnêtement, oui. Et la réponse est complexe. D'un côté, le Musée du Zhejiang, qui en a la responsabilité, ne prête pas ce fragment. Il a été montré une seule fois hors de la province, en 2011, lors de la grande exposition de Taipei où les deux fragments ont été temporairement réunis. C'est une politique parfaitement compréhensible : la fragilité matérielle interdit les déplacements répétés.
D'un autre côté, je crois que la question du voyage des chefs-d'œuvre est devenue, en 2026, presque secondaire. Ce qui compte désormais, c'est la circulation des reproductions de haute qualité, des connaissances, des publications, et la formation de chercheurs capables de travailler ces œuvres depuis l'Europe. L'INHA prépare précisément, avec le Musée du Zhejiang et l'École supérieure d'art de Hangzhou (CAA), un programme d'études partagé sur la peinture Yuan. Ce sera, je crois, plus durable et plus utile qu'un prêt unique.
AION
La séparation entre les deux fragments — l'un à Hangzhou, l'autre à Taipei — est aussi une métaphore politique. Faut-il en parler ?
Eric de Chassey
Il faut en parler, et il faut en parler avec mesure. La séparation de 1949, qui a conduit une partie des collections impériales à Taipei, a évidemment des résonances politiques. Mais l'œuvre, elle, n'a pas attendu 1949 pour être séparée — elle l'a été en 1650, par un feu, dans une histoire intime de mort et de fidélité. Ce qui est touchant, c'est que la peinture chinoise classique tient, depuis quatorze siècles, ce paradoxe : elle est nationale et fragile, monumentale et mobile, présente à elle-même et toujours en exil.
L'exposition de 2011, qui a brièvement réuni les deux fragments à Taipei, a été ressentie, des deux côtés du détroit, comme un moment important. Je ne crois pas qu'il faille l'instrumentaliser politiquement — ni dans un sens ni dans l'autre. C'est, plus simplement, le rappel que les œuvres d'art ont leur propre temporalité, qui n'épouse jamais celle des États.
AION
Vous repartez à Paris ce soir. Que rapportez-vous, pratiquement, de cette visite ?
Eric de Chassey
Trois choses, et je vais être précis. D'abord, le projet de programme partagé INHA — Musée du Zhejiang — CAA dont je vous parlais. Nous le signerons à l'automne 2026 ; il prévoit un échange de chercheurs sur cinq ans, et la production conjointe d'un volume bilingue sur la peinture Yuan, à publier en 2028.
Ensuite, l'envie de remettre la peinture chinoise classique dans nos enseignements à l'INHA. Je l'avoue : nos étudiants en histoire de l'art moderne et contemporain européen ne croisent presque jamais, dans leur cursus, Huang Gongwang ou les Quatre Maîtres. C'est une lacune dont nous sommes responsables, et qui peut se réparer.
Enfin, et c'est plus personnel : la confirmation que l'enseignement de l'histoire de l'art, en 2026, doit accepter d'être mondialisé. Pas par mode, pas par compétition, mais par fidélité à ce que nous trouvons quand nous regardons, vraiment, ce qui a été fait par d'autres mains, dans d'autres langues, dans d'autres papiers. Ce fragment de Huang Gongwang me rappelle, à 60 ans passés, que je ne sais encore presque rien.
« Cette œuvre me rappelle que je ne sais encore presque rien. »
L'œuvre
Séjour dans les Monts Fuchun · 富春山居圖
Auteur : Huang Gongwang (黄公望, 1269-1354), un des Quatre Maîtres de la dynastie Yuan.
Date : achevé en 1350, après trois années de travail.
Technique : encre sur papier, format rouleau horizontal (handscroll).
Histoire matérielle : propriété de plusieurs collectionneurs Ming et Qing, brûlé en deux fragments en 1650 sur ordre de Wu Hongyu (dernier propriétaire), sauvé par son neveu.
Fragments aujourd'hui :
· 剩山图 « Le Mont Restant » (31,8 × 51,4 cm) — Musée provincial du Zhejiang, Hangzhou.
· 无用师卷 « Maître Wuyong » (33 × 636,9 cm) — National Palace Museum, Taipei.
Réunion exceptionnelle : 2011, National Palace Museum de Taipei, exposition Landscape Reunited: Huang Gongwang and his Dwelling in the Fuchun Mountains.