Il faut commencer par le titre. Two American Painters / 两位美国画家. Trois mots, en chinois comme en anglais, qui disent ce que l'exposition assume : Warhol et Jasper Johns ne sont pas, à l'UCCA Pékin cette saison, des icônes de la Pop. Ce sont des peintres. Le choix est plus politique qu'il n'y paraît.

I. Une exposition qu'on n'a pas vue depuis vingt ans

La dernière grande exposition Warhol en Chine remonte à 2013 : Andy Warhol — 15 Minutes Eternal, présentée au Power Station of Art de Shanghai, après une tournée asiatique passée par Singapour et Hong Kong. Belle exposition, riche en sérigraphies. Mais une exposition d'icônes — les Marilyn, les Mao, les soupes Campbell.

Treize ans plus tard, l'UCCA renverse l'angle. La nouvelle exposition pékinoise montre 186 œuvres, dont 71 de Warhol et 115 de Jasper Johns — déséquilibre voulu : Johns a été moins exposé en Chine que Warhol, et c'est, pour le commissariat, une injustice à réparer. Surtout, l'accent est mis sur les peintures (huiles sur toile, encaustiques, dessins préparatoires) plutôt que sur les multiples et les sérigraphies de série.

Une œuvre majeure ouvre la séquence : White Flag (1955) de Jasper Johns, encaustique sur tissu, prêtée par le Metropolitan Museum de New York. À côté, dans la même salle, un Warhol précoce de 1962 : Suicide (Purple Jumping Man), prêté par la Fondation Andy Warhol. Le commissariat veut, dès l'entrée, faire entendre que ces deux peintres sont peintres avant d'être noms.

UCCA Pékin · Vue intérieure
L'UCCA Center for Contemporary Art, 798 Art District, Pékin. © Archives Aion — image à intégrer.

II. Treize collections, dix-huit mois de négociation

Pour réunir 186 œuvres, l'UCCA a dû négocier avec treize prêteurs majeurs : Andy Warhol Museum (Pittsburgh), Fondation Andy Warhol (New York), Metropolitan Museum, MoMA, Whitney, Art Institute of Chicago, Tate, Beyeler Foundation, plus cinq collections privées américaines et européennes. La directrice artistique de l'UCCA, qu'on ne nommera pas ici à sa demande, confie : « C'est dix-huit mois de discussions, deux voyages aller-retour aux États-Unis, et une lettre du conseil culturel de l'ambassade pour débloquer le Met. »

Le résultat : aucune exposition similaire n'a jamais été montée en Asie. Hong Kong avait approché ce niveau de mobilisation en 2020 pour une exposition Rauschenberg/Twombly à M+, mais le format restait plus modeste (≈100 œuvres). Pékin établit, avec cette exposition, un nouveau plafond pour les musées chinois en termes de capacité de production internationale.

III. Pourquoi maintenant — la lecture politique implicite

Pourquoi monter cette exposition en 2026, à l'ouverture du 15e Plan, dans une période où la relation sino-américaine ne se simplifie pas ? Réponse officielle de l'UCCA : « Parce que l'art américain de la guerre froide reste un chapitre majeur de l'art mondial, et que le public chinois mérite un accès renouvelé à ces œuvres. » Réponse officieuse, glanée auprès de plusieurs sources chinoises et américaines : la signature de cette exposition, dans le calendrier qu'elle a choisi, dit autre chose. Elle dit que la Chine continue, indépendamment des frictions politiques, à dialoguer avec l'art américain dans ce qu'il a de plus sérieux.

Ce n'est pas un geste d'apaisement diplomatique. C'est un geste de souveraineté culturelle. Le sous-entendu, qu'aucune institution ne formulera publiquement mais qui structure le projet : nous montrerons les artistes qui comptent, quand et comme nous voulons. L'UCCA, fondé en 2007 par les collectionneurs belges Guy et Myriam Ullens et passé sous capital chinois en 2017, est désormais un acteur autonome de la programmation internationale.

IV. La lecture curatoriale — peintres avant tout

Au-delà de la politique, il y a la curatrice. Le commissariat, conduit par Wang J. (UCCA) en collaboration avec un commissaire invité du Whitney, propose une lecture inhabituelle : Warhol et Johns ne sont pas opposés (comme on le fait souvent dans les expositions occidentales — l'ironie de Warhol contre la mélancolie de Johns), mais rapprochés par leur souci commun de la matière peinture.

L'argument est précis. Johns, depuis les premiers Flags et les premières Targets de 1955, n'a jamais cessé de faire de la peinture à l'huile et à l'encaustique sa matière première. Sa Factory, c'était un atelier à la new-yorkaise classique, avec des gestes lents et des couches successives. Warhol, qu'on présente trop souvent comme le pourfendeur de la peinture-à-l'ancienne, a en réalité peint à la main pendant les années 1950 (illustrations commerciales, dessins de chaussures pour Tiffany & Co.), avant et pendant ses sérigraphies. Et ses dernières œuvres — les Last Suppers, les Camouflages — sont à nouveau, et souvent, peintes.

Cet argument rejoint, à sa manière, notre propre lecture curatoriale de Warhol comme dernier peintre européen. Il n'y a pas concertation — l'UCCA et Aion Culture ne se sont pas parlés — mais il y a, dans le moment 2026, une convergence des regards sur Warhol qui devrait intéresser tous ceux qui étaient persuadés qu'il était définitivement classé.

« Nous avons décidé de montrer ce que ces deux peintres ont fait avec leurs mains, pas ce qu'ils ont fait avec leurs idées. C'est la grande différence avec les expositions précédentes. »

Wang J., commissaire de l'exposition, entretien Aion, mai 2026.

V. Les sections de l'exposition

Le parcours s'organise en six sections, déployées sur 2 400 m². Le voici, sous embargo léger jusqu'à l'ouverture officielle :

VI. Le contexte — UCCA, 798, Pékin

L'UCCA, installé dans le 798 Art District depuis sa création, est aujourd'hui le plus grand musée privé d'art contemporain en Chine en termes de fréquentation (≈1,1 million de visiteurs en 2025). Son architecture — ancienne usine électronique des années 1950 — joue, pour cette exposition, un rôle paradoxal : c'est dans un bâtiment fait pour produire des composants industriels que sont montrées des œuvres faites pour interroger l'industrialisation de l'image.

Le quartier 798, lui-même, traverse en 2026 une phase complexe : ses loyers ont triplé en cinq ans, plusieurs galeries historiques sont parties pour Shanghai, le marché y est ralenti. Mais l'UCCA, par sa capacité à mobiliser des prêts internationaux, reste l'élément stabilisateur du quartier. L'exposition Warhol/Johns devrait, à elle seule, attirer ≈250 000 visiteurs sur les six mois d'ouverture.

VII. Et après ?

L'exposition itinérera-t-elle ? Pas en Chine continentale : aucun autre musée chinois n'a la capacité d'accueillir un tel ensemble. Le projet, en discussion à mi-mai 2026, serait une étape Tokyo en 2027 (Mori Art Museum), suivie d'une exposition réduite à Séoul. Pas de retour vers l'Europe ou les États-Unis, où ces œuvres sont déjà connues. La logique est inversée : c'est l'Asie qui devient le territoire principal de cette circulation, et l'Occident le point de départ silencieux.

C'est, à sa manière, un signe des temps. Voir aussi notre série « Artiste et la Chine », qui documente, en parallèle, comment les artistes vivants composent avec cette nouvelle géographie.