AION CULTURE
珀思文化 · Shanghai
Venise
Popolo della Biennale · sprezzatura.ai
Franck Serrano · 方可
i. Arriver
Train Frecciarossa, Milan-Venise, voiture 5, place 12A. Plaine du Pô qui défile dans la grisaille. La vitre tremble à intervalles réguliers, comme respirent les machines.
Quelqu'un, dans le train, m'a demandé pourquoi je — pourquoi cette première personne quand il y a désormais tant d'agrégats qui parlent à la place de chacun. Pas répondu. Le brouillard répondait. Une ville faite d'eau et de pierre fabrique du je par sa seule géographie. Pour le reste, on verra.
Compartiment ouvert. Six personnes. Devant moi, deux femmes — la cinquantaine, italienne, châle cachemire, l'une parle, l'autre acquiesce avec le rythme d'une corde tendue par la patience.
— Lui, je te le dis, il a tout fait pour finir là. Tout. La maison à Vicence, la fille au Marymount, et maintenant le palazzo. Tu m'écoutes ?
— Je t'écoute.
— Tu n'écoutes pas. Tu regardes ton téléphone.
— Je t'écoute en regardant mon téléphone. C'est mon problème, c'est mon problème.
Sur le téléphone — j'aperçois en oblique — un short : une jeune femme blonde danse devant une cuisine ouverte, voix synthétique qui annonce cinq trucs que personne ne te dira sur l'huile d'olive. Disparu. Remplacé par : un chat qui saute, son d'aspirateur. Disparu. Remplacé par : la pointe de la Dogana au coucher du soleil, légende en anglais POV: you just landed in Venice. Disparu.
À ma droite, en travée, un homme jeune, costume Caruso, écouteurs sans fil. Parle à quelqu'un que je n'entends pas, en anglais d'aéroport — anglais de personne, anglais de tout le monde.
— No no no, the deck is fine. The deck is fine. The numbers are fine. The narrative is what's not fine. You hear me ? The narrative.
Pause.
— I'm telling you, if we go to Sequoia with this narrative, we get crucified. Crucified. We need a Venice angle. Venice. Yes. Like — I'm literally going to Venice now. For the Biennale. Yes. I know. I know. Listen — listen — we pivot it as "human-centered AI from the city of masks". Yes. The city of masks. Mhm. Yes. I'll send the new slide tonight.
Italienne 1, à voix basse :
— Tu vois ce que je veux dire ? Voilà ce qu'on fait des palazzi maintenant.
Italienne 2 :
— Mon père, paix à son âme, disait que les palazzi finiraient en banques. Il était optimiste.
Sur le téléphone de l'Italienne 2, le short tourne — un cuisinier napolitain bat un poulpe contre un rocher avec une violence cérémonielle, musique de tarentelle. Disparu. Une influenceuse en costume vénitien dans un campo vide à six heures du matin, voix en anglais the most underrated spot in Venice. Disparu. Un palais en feu, image clairement générée, légende AI predicts Venice in 2050. Disparu.
Le startup-boy, dans son téléphone, recommence :
— Listen. Sprezzatura. S-P-R-E-Z-Z-A-T-U-R-A. It's a word. It means... wait... [pause]... yes, "studied carelessness", Castiglione, sixteenth century. Yes. Exactly. We position the AI as the studied carelessness of decision-making. Yes. That's it. That's the slide.
Italienne 1 me regarde, attrape mon œil une fraction de seconde, sourit à peine — une de ces complicités vénitiennes qui se forment entre deux personnes qui n'ont jamais parlé et qui ne parleront probablement jamais.
Derrière moi, deux étudiants français — accent du dix-septième arrondissement, manteaux de laine trop neufs.
— Mais tu vois, en fait, ce que dit Kouoh, In Minor Keys, c'est exactement ce que Mbembe avait théorisé en 2020.
— Ouais, sauf que Mbembe il parle pas de Venise.
— Mais c'est ça le truc. C'est ça le truc, Antoine. C'est pas Venise. C'est l'idée de Venise. C'est l'idée que la Biennale comme dispositif a épuisé sa promesse universaliste.
— Tu m'épuises, toi, là.
— Mais regarde Holzinger.
— Je sais, j'ai vu les vidéos.
— Tu vois bien.
— Mais c'est sa quatrième pièce. C'est sa quatrième pièce, Hugo. Y'a un moment, faut peut-être passer à autre chose.
Sur le téléphone d'Hugo, short : Holzinger pendue à la cloche dans la lagune, image volée du jour de l'opening, légende VENICE 2026 GOING WILD. Disparu. Trump qui dit quelque chose, son coupé à mi-phrase. Disparu. Un golden retriever qui dort. Disparu.
Plus loin dans le wagon, une voix au téléphone, allemande, un seul mot répété à voix basse — unmöglich, unmöglich, unmöglich. Impossible, impossible, impossible.
Le contrôleur passe. Biglietti, grazie. Biglietti. La voix automatique annonce Padova, prossima fermata. La plaine du Pô bascule en plaine du Brenta. L'Italie change tous les cent kilomètres et garde la même tonalité.
L'Italienne 1, à sa voisine, comme si elle pensait tout haut :
— Tu te rends compte, ils ont tous le visage tourné vers leur paume. Comme s'ils priaient.
— Ils prient.
— Quoi ?
— Ils prient. Un dieu qui ne répond pas. C'est la définition exacte.
Silence court. Le startup-boy reprend, plus bas :
— Yeah. Yeah, I love you too. Tell her papa will be back Sunday. Sunday. Love you. Ciao.
Il regarde par la fenêtre. Une seconde. Reprend son téléphone.
Quelqu'un, plus loin, dans une autre langue que je ne saisis pas — peut-être du polonais — éclate de rire, longuement, et personne dans le wagon ne se retourne. Les rires ne se voient plus. Ils traversent les compartiments comme les shorts traversent les pouces. Personne ne s'arrête.
Mestre. Le pont. La lagune apparaît à droite, plate, métallique, immense. La voix automatique annonce Venezia Santa Lucia, capolinea. Tout le monde se lève en même temps, sauf moi. Je préfère descendre le dernier — usage acquis depuis longtemps, le quai vide laisse Venise commencer plus vite.
L'Italienne 1, en passant près de moi, sans tourner la tête, à voix basse :
— Buona Biennale.
Comme on dirait bonne chance.
Brouillard de lagune. Vaporetto. Castello. Luna Sentada — quelqu'un a baptisé l'hôtel ainsi, on devine en levant les yeux. On me tend la clé. Je pose les valises, je ressors. Quatorze heures trente. Caravella della Biennale, vongole, premier verre. Pas pressé.
ii. Torcello
Vaporetto 12. Une heure dix vers le nord. Lagune vide. Cyprès, roseaux, vase.
Santa Maria Assunta, 639. Quatre mètres de Vierge byzantine sur fond d'or, seule contre l'abside. Au mur opposé, le Jugement dernier du XIIe siècle, damnés et élus en hiérarchie verticale. Avant Saint-Marc, ici. Avant Tiepolo, ici. La Sérénissime ne sera qu'un long déploiement de cet îlot vers le sud, avec plus de marchands et moins de moustiques.
Le mosaïste de 639 ignorait Pound qui passa par là en 1908 à vingt-trois ans et qui ne dit jamais ce qu'il avait vu. Ils s'accordaient pourtant à mille trois cents ans d'écart sur le même éclat doré. Deux montres mises à l'heure par un horloger qu'on ne nommera pas. À Venise, ces accords ne s'invoquent pas. On enregistre.
Un couple de Coréens devant l'abside. Lui parle, elle écoute. Téléphone sur perche. Le short enregistre. Voix masculine en coréen rapide, ton qui essaie d'imiter la solennité d'une voix de musée audio. La Vierge byzantine regarde au-dessus de leurs têtes vers une distance qu'elle seule connaît.
À la sortie, sur le banc de pierre, un vieil homme italien lit. L'Osservatore Romano. Pas de téléphone. Il lève les yeux, sourit, retourne à sa lecture.
iii. Le rose tient
Carmini. Premier étage. Tiepolo, 1740-49. La Vierge du Carmel donnant le scapulaire au bienheureux Simon Stock.
Le rose partout — manteau d'ange, cuisse de cherubin, draperie qui flotte comme si la pesanteur n'avait pas pris ce jour-là.
Calasso, en 2006 chez Adelphi : l'ultimo soffio di felicità in Europa. Le dernier souffle de bonheur en Europe. Une félicité qui n'exclut rien, pas même la Mort, qu'elle accueille parmi ses personnages sans la signaler. Buisine, dix ans plus tôt chez Gallimard, plus drôle : Tiepolo est le pire artiste qu'on puisse imaginer, pour notre modernité qui exige la fêlure comme certificat d'authenticité. Tiepolo n'en avait pas, de fêlure. Il a peint des anges roses et il est passé entre les gouttes pendant trois siècles. Paraître léger, durer. Question de méthode.
À côté de moi, une jeune Asiatique photographie le plafond au téléphone. Elle regarde l'écran, pas le plafond. Quelque chose dans le rose échappe à la captation — ce qui se sait sans se dire. Je-ne-sais-quoi, selon Bouhours. Sprezzatura, selon Castiglione. Le rose le sait depuis 1749 ; il n'a besoin d'aucune traduction.
iv. Académie, deux ans plus tôt
Vendredi 7 novembre 2025, deux jours après la superlune du Taureau. La Cène chez Lévi, Véronèse, 1573 — celle que l'Inquisition voulait corriger pour cause de chiens, de nains, d'Allemands. Le détail à droite. À ma gauche, sans que je le voie d'abord, un autre regard fixé sur le même endroit.
Trois phrases. Hangzhou. 四通 — Quatre Passages. Dix-huit mois plus tard, ce visiteur commissarie le Pavillon chinois et je suis ici dans son sillage.
Ceci se raconte en passant, et plus tard, jamais sur le moment. Deux montres synchronisées. Aucune des deux ne savait que l'autre sonnait l'heure. L'horloger reste anonyme — la coincidentia de Jung, peut-être, ou simplement Venise qui sait faire ces choses depuis assez longtemps pour qu'on cesse de s'en étonner. Les rencontres décisives arrivent quand on regarde ailleurs.
v. Dream Stream
Pavillon chinois, Magazzino delle Cisterne. Le titre — 梦溪 — est emprunté à Shen Kuo, polymathe de la Song qui découvrit la déclinaison magnétique avant l'Europe et écrivit ses Notes du Pinceau au Ruisseau de Rêve en exil. Toute modernité chinoise sérieuse est un retour de Song.
Wang Dongling, 逍遥游, six mètres cinquante de haut, seize mètres de long. 狂草, cursive folle. C'est le premier chapitre du Zhuangzi — l'oiseau Peng se métamorphose à partir du poisson Kun et s'élève à quatre-vingt-dix mille li. À côté du calligraphe, un bras robotique broie l'encre, prend le pinceau, trace 梦溪 avec une grâce qu'on n'attendait pas d'un servomoteur. La machine et le taoïste partagent l'encrier sans se gêner. Question d'éducation.
Yang Fudong, Solitary Hill, Plantain Rain — vingt panneaux. Le Gushan est l'îlot du lac de l'Ouest à Hangzhou où Lin Bu, au Xe siècle, épousa un prunier et adopta une grue — 梅妻鹤子. La pluie tombe sur le bananier comme elle tombait alors. On entre dans le panneau comme dans un rouleau de Song, on en sort comme d'un songe.
Xu Jiang entrelace tournesols et lotus dans la cour ; Black Myth: Wukong fait entrer un jeu vidéo dans la Biennale, et personne n'ose en sourire. Chez les Song, on n'avait pas inventé la hiérarchie des médiums.
Yu Xuhong me croise dans la deuxième salle, salue brièvement, file. Un dîner plus tard, dans une trattoria d'une ruelle de Castello, sans noms ici — certains masques se portent en cuisine.
Une jeune Chinoise en robe noire devant Free and Easy Wandering, filme en short vertical, la calligraphie défile derrière elle. Voix en mandarin enthousiaste, mot reconnaissable : fēicháng. Très. Très quoi, on ne saura pas. Le short part vers ses dix mille abonnés, qui regarderont trois secondes et passeront au suivant.
vi. San Michele
Pour comprendre le reste, passer par les morts. Dix minutes de Fondamenta Nuove, vaporetto sur l'eau plate. Île aux morts. Mur de brique rouge qui flotte, cyprès, silence.
Stravinsky y arrive en gondole noire en avril 1971. Diaghilev y est depuis 1929. Dans la section protestante, deux pas plus loin, Pound et Olga Rudge, marbre simple, deux tombes jumelles.
Pound revient vivre Calle Querini 252, The Hidden Nest, en 1961 ; meurt onze ans plus tard sans presque plus parler. Make it new, dit-il toute sa vie. À la fin il ne dit plus rien — peut-être la version la plus exacte de sa formule.
Le 1er novembre 1972, jour des Morts, quatre gondoliers en noir transportent le cercueil de châtaignier de l'hôpital civil à San Michele. Service funèbre à San Gregorio, l'île entièrement vouée au génie de Palladio. Pas de fleurs, du Monteverdi, du chant grégorien.
À l'âge où chacun parle pour gagner sa place dans la fabrique d'images, le silence de Pound prend un certain relief. Sa parole, il l'avait mise dans les Cantos. Le reste n'aurait été que bruit.
Près de sa tombe, une famille japonaise. Père, mère, fille de seize ans peut-être. La fille filme la tombe. Le père explique à voix basse. La mère reste un peu en retrait, regarde la lagune. La fille tourne son téléphone vers elle-même, sourit, parle en japonais, et le short — j'imagine, mais c'est exactement le format — partira ce soir vers ses amies de Shibuya, avec la légende visiting the poet today. Pound aimerait probablement. Make it new, jusqu'au bout.
vii. Palazzo idéal
Je marche sur le Grand Canal. Je rêve, comme tout le monde rêve à Venise. Ca' d'Oro, Ca' Rezzonico, Ca' Foscari, Palazzo Dario, Palazzo Mocenigo. À chaque palais une chronique, un meurtre, un mariage, une faillite. Mocenigo, peut-être — Byron y avait laissé un singe.
Le palazzo idéal a six pièces.
Rez-de-chaussée sur l'eau, là où les marchands de la Sérénissime déchargeaient leurs balles de soie, data center. Climatisation par l'eau de la lagune en circuit fermé — la lagune refroidit ce que le palais calcule. La Sérénissime avait inventé les avvisi au XVIe siècle, premier réseau d'informations d'Europe. Le palazzo data center ne fait que reprendre le fil là où il avait été laissé.
Piano nobile, cave à vin. Pas en haut, pas en bas — au noble étage, là où l'on reçoit. Soave, Amarone, Recioto, Prosecco de Valdobbiadene. Une bibliothèque de bouteilles à côté de la vraie. Casanova ne séparait pas.
La bibliothèque, donc, plein mur. Buisine, Les Ciels de Tiepolo ; Dictionnaire amoureux et savant des couleurs de Venise ; Casanova, l'Européen. Calasso, Il rosa Tiepolo. Sollers, La Fête à Venise, Dictionnaire amoureux de Venise. Pleynet, Chronique vénitienne, L'Infini, Gallimard. Gracián chez Pelegrín au Seuil, et l'Oráculo manual. Pound, The Cantos, Faber. Casanova, Histoire de ma vie, douze volumes Pléiade. La Mothe Le Vayer, De la vertu des païens, 1642, édition d'époque s'il se trouve. Jung, Mysterium Coniunctionis. Le Zhuangzi en édition bilingue. Shen Kuo en italien. Et Leibniz, Monadologie, 1714 — manuel de survie pour qui a compris que personne ne s'influence vraiment et que tout s'accorde quand même.
Le salon ouvre sur le Grand Canal. Trois fauteuils. Tiepolo au plafond si on en a. Du silence.
Le boudoir, à côté. Plus petit. Tapisserie murale, lampes basses. C'est là qu'on traite ce qu'on ne traite ni au salon ni au bureau : les amitiés singulières, les contrats verbaux, les rêveries d'après-dîner. Casanova en construirait un dans chaque appartement qu'il visitait. Pagoda, ce soir, en mériterait un.
Les chambres en haut. Trois, quatre, peu importe. Avec vue sur la Salute ou sur la Giudecca. Au moins une où l'on n'a jamais dormi — un palazzo doit pouvoir surprendre son propriétaire.
Data center, cave, bibliothèque, salon, boudoir, chambres. Sprezzatura.ai, si l'expression ne risquait pas l'effet start-up. Mais peut-être l'effet start-up est-il à assumer.
viii. Face à la Giudecca
Zattere, le matin. Dos à la ville.
À gauche, la Salute. Longhena, 1631. Votive contre la peste. Coupole octogonale, volutes monumentales. Au centre, à travers le canal, le Redentore. Palladio, 1577. Autre peste, autre vœu. Façade de marbre blanc, tympan, colonnes corinthiennes. À droite, San Giorgio Maggiore. Palladio encore.
Trois bâtiments votifs, trois théorèmes. Pound regardait cette ligne depuis le Squero San Trovaso et en faisait, au Canto XC, le mètre étalon des bâtisseurs. Builders had kept the proportions, did Jacques de Molay know these proportions ?
La pierre dit là, exactement, à cette heure, vu par toi. Aucune corrélation. De la position. Pendant ce temps, dans les serveurs des plateformes, on agrège ce qui ressemble à ce que tu as déjà aimé, on prédit ce que tu vas probablement vouloir, on génère des palais qui n'existent pas et qu'on appelle Venise pour le moteur de recherche. La pierre ne fait rien de cela. Elle reste. Elle est là depuis 1577 et n'a pas changé d'avis depuis.
Devant moi, sur la Fondamenta, un couple américain. Jeune. Elle filme la Salute en panorama lent. Lui dit, en anglais : babe, you got it ? you got it ? Elle dit : I got it, I got it. Ils s'éloignent. La Salute reste. Question d'allure.
ix. Quatre peintres
Palazzo Grassi. Michael Armitage, The Promise of Change. Quarante-cinq toiles peintes sur lubugo, écorce battue ougandaise. La peinture s'enfonce dans l'écorce comme dans une chair qui a déjà vécu. Pathos and the twilight of the idle — je reste. Armitage tient le pinceau, l'huile, la surface ; il fait entrer la violence sans renoncer à la peinture. Buisine aurait approuvé.
Punta della Dogana. Lorna Simpson, Third Person. Première européenne d'ampleur, après Source Notes au Met en 2025. Je sors par la pointe. La Salute écrasante au-dessus. Lumière d'Istrie.
Arsenale. In Minor Keys. Koyo Kouoh est morte avant son ouverture ; le titre sonne, pour qui veut l'entendre, comme une note de violon qu'on a oublié d'amortir. Au milieu, Alfredo Jaar : The End of the World. Sanctuaire écarlate, on en sort éprouvé, une jeune femme s'évanouit dehors. Rouge votif. Famille de la Salute, à quatre siècles d'écart.
Pavillon autrichien. Florentina Holzinger, SEAWORLD VENICE. Commissariat Nora-Swantje Almes (Gropius Bau). Intérieur inondé, files de deux heures, panneaux d'avertissement à l'entrée. Jet-ski piloté par une performeuse nue dans la lame d'eau ; structure verticale traversant l'architecture, performeuses nues fixées en Déposition féminine. Dans la cour, une performeuse vit en permanence dans un réservoir alimenté par les fluides corporels purifiés du public, recueillis dans les toilettes de la Biennale, recyclés en circuit fermé.
Buisine aurait eu son chapitre. La fêlure érigée en preuve, la blessure comme certificat, la performance comme cri. Et pourtant cela tient — cela ne ment pas. Tiepolo aurait peint au plafond ce qu'elle filme au sol. Question d'époque. Question de plafond.
Les étudiants français du train sont là, je les reconnais à la voix.
— Tu vois bien, Antoine, c'est exactement ce que je te disais.
— Mais oui, mais oui. C'est dégueulasse, et c'est génial. C'est exactement ce qu'il fallait. Bon, on y va, j'ai vu, j'ai vu, j'ai vu.
Ils sortent. Six pavillons à voir avant le déjeuner.
x. Une nuit
Le popolo de la Biennale ne se laisse pas saisir en plein jour, dans le défilé des pavillons. C'est le soir qu'il faut le suivre, quand la ville bascule, quand les motoscafi commencent à filer dans les canaux secondaires en éclairant brièvement les façades, et que personne ne sait plus très bien où il va sauf qu'il faut absolument y aller.
Vingt et une heures, Fondamenta della Misericordia. Annoncé en bouche-à-oreille depuis trois jours : Björk en DJ set surprise pour le Pavillon islandais, en hommage à Ásta Fanney Sigurðardóttir. Personne n'y croyait vraiment ; tout le monde y est. Robe Bottega Veneta en fibre de verre recyclée, chapeau en mohair vermillon, masque cuivre — Met Gala des concerts, dit une jeune femme à côté de moi, et c'est exactement cela. Björk derrière sa table de mixage saute, tape du poing en l'air, rit. Le set est filmé par trois cents téléphones simultanément ; il sera viral à minuit. Cela se passe le vendredi 8 mai au soir — le jour même de la grève. Vingt-sept pavillons sont fermés. Björk fait raver l'autre Biennale. Les monades n'ont pas besoin de se parler pour s'accorder ; il suffit d'un horloger anonyme.
À la table d'à côté de la mienne, devant un Aperol, l'Officiel. Cordon coloré oublié sur la veste. Il regarde Björk sans bouger. À ses pieds, son assistante consulte un téléphone, hoche la tête. Il s'en va dans dix minutes, dit-elle à quelqu'un que je n'entends pas. Il ne s'en ira pas dans dix minutes. Il restera deux heures. Personne ne croit plus aux dix minutes de qui que ce soit.
L'Officieux circule, lui. Il n'écoute pas Björk, il écoute les conversations qui se forment autour de Björk. Il sait que la valeur d'une soirée ne se mesure pas à l'artiste qui y joue mais aux trois personnes qu'on y croise par hasard. Un Jean-Paul que je reconnais. Un Olivier qui me reconnaît. Trois phrases échangées sur un palazzo en vente — deux mille mètres carrés, San Polo, dix-huit millions, tu en penses quoi —, sans préambule, sans suite. Pardon vénitien : on s'embrasse, on file. À Venise on file toujours.
Vers minuit, motoscafo privé qui m'embarque vers la Giudecca avec d'autres. After dans un piano nobile loué pour la semaine. Plafonds peints, lustres de Murano, table de billard qui sert d'open bar. L'Artiste des terrasses est là, mais pas au centre — sur la fondamenta arrière, qui donne sur le canal, avec deux autres artistes et un verre de rouge à la main. Yang Fudong, peut-être. Je ne distingue pas dans la pénombre. Ils parlent à voix basse, rient à voix basse. Ce sont eux qui ont quelque chose à dire et qui ne le disent pas.
À l'intérieur, ça danse. Une jeune femme tourne dans une robe trop courte pour la saison. Un Allemand explique à une Brésilienne pourquoi l'art conceptuel est mort en 1972. Une Italienne pleure dans les bras d'une amie sans qu'on sache si c'est de joie ou autre chose. Tout est insostenibile cette année, disait la brune à La Calcina — peut-être est-ce le mot juste pour la nuit aussi.
Le Pèlerin pédestre est ailleurs. Il dort, lui. Il s'est couché tôt parce qu'il veut être à Torcello demain matin à sept heures, quand la lagune est encore vide. Il ne saura jamais qu'il y a eu une fête. C'est probablement pour cela qu'il voit ce que les autres ne voient pas.
L'Arlequin numérique, lui, est partout. Il filme Björk. Il filme la jeune femme qui tourne. Il filme le plafond peint. Il se filme devant le plafond peint. Trois cents shorts simultanés partent vers trois cents flux distincts. Demain matin, il ne se souviendra pas s'il était là vraiment — la mémoire passera par le téléphone, et le téléphone est plein d'autres souvenirs déjà.
Quatre heures cinquante-cinq. La Giudecca commence à blanchir. Quelqu'un dit on va voir l'aurore aux doigts de rose ? — citation d'Homère lancée comme une plaisanterie, et qui n'en est pas une. On reprend le motoscafo. Six personnes, le pilote, le sillage qui s'élargit derrière nous sur le canal qui se réveille.
Cinq heures dix. Zattere. La lumière monte. Le ciel, exactement comme l'écrit Homère, prend cette teinte de rose qui n'appartient ni au jour ni à la nuit, qui appartient à Tiepolo seul, ou à Homère seul, ou aux deux et à personne d'autre. Le Redentore en face commence à se découper. La Salute à gauche. San Giorgio à droite, plus loin.
On marche jusqu'à un bar qui ouvre à cinq heures et demie. Cappuccino. Brioche. Un caffè corretto. Sur la fondamenta, les premiers vaporetti du matin passent. Une femme de ménage, casque blanc sur les oreilles, traverse en sens inverse. Elle ne nous regarde pas. Elle ne se demande pas qui nous sommes. La nuit qui finit pour nous est le début du jour pour elle ; les deux temps coexistent sans se rencontrer, sur la même fondamenta, sans se gêner. Voilà ce que Venise réussit, et que personne d'autre ne réussit aussi bien.
Le popolo est alors dispersé. L'Officiel dort dans son hôtel. L'Officieux est déjà dans le vaporetto du matin vers l'aéroport, il a un déjeuner à Milan. Les artistes des terrasses ne se sont pas couchés et continuent leur conversation, ailleurs, en se faisant servir un autre café. L'Arlequin numérique est endormi sur son téléphone, vidé. Le Pèlerin pédestre, lui, prend le vaporetto 12 vers Torcello, comme prévu — il ne saura jamais ce qu'il a manqué, et c'est très bien ainsi.
Homère savait. Ἠώς ῥοδοδάκτυλος. L'aurore aux doigts de rose. Trois mille ans plus tard, sur les Zattere, ces mêmes doigts. À chacun son moment exact. Aucun ne se touche. Tous sonnent l'heure ensemble.
xi. Le diapason
Mardi 5 mai, manifestants devant l'Arsenale. Mercredi 6, des centaines devant le pavillon israélien. Pussy Riot en cagoules roses devant le pavillon russe, fumigènes. L'Art Not Genocide Alliance (ANGA), épaulée par ADL Cobas, USB, Confederazione Unitaria di Base, appelle pour le vendredi 8 mai à vingt-quatre heures de grève. Première grève culturelle en cent-trente-et-un ans de Biennale.
Je pars le jeudi 7 au matin. Vingt-sept pavillons fermeront, manifestation Via Garibaldi vers l'Arsenale, drapeaux palestiniens en tête. La grève aura lieu sans moi. Diapason atomisé. Chacun son grief, chacun son agenda. Personne pour les faire entrer dans une voix commune.
Le mercredi soir, trattoria d'une ruelle arrière de Castello, officiels chinois venus pour le pavillon. Pas de noms — la Biennale est un lieu de masques, et certains masques se portent en cuisine plutôt qu'en pavillon. Le calme avec lequel ils traversent une semaine pourtant agitée, l'indifférence apparente aux protestations à quelques fondamente de là, la concentration avec laquelle ils écoutent le moindre détail concernant 2027. Pendant que d'autres crient pour la semaine, ils préparent la décennie. Question de tempo.
À la table d'à côté, dans la même trattoria, deux journalistes anglais déjeunent.
— Did you see Pussy Riot ?
— Mate, the whole point is that no one needs to see Pussy Riot anymore. They're a meme. They've been a meme since 2015. The Russians don't care, the press cares for three hours, and then it moves on.
— Well, the smoke flares looked great.
— The smoke flares looked great. That's all.
Les officiels chinois ne lèvent pas les yeux. Ils ne parlent pas anglais — ou ils font semblant.
xii. Pagoda
Terrasse de la Giudecca, hier soir. En face de moi, celle que j'appellerai ici Pagoda — pagode sino-vénitienne, figure de seuil, architecture intérieure plutôt que personne. Jeune, fortunée, très seule. Le regard qui part, revient, repart. Un coup tendu au golf à perfectionner. Treize heures quinze, à l'instant où j'écris ces mots ; un message déjà parti, cryptique, sincère, détaché.
Pas la peine de poursuivre. La vie est trop courte.
Pleine lune sur la Giudecca. Lin Bu et son prunier ; Yang Fudong et son bananier. On n'épouse pas une femme, on épouse une attention. Et certaines attentions, on les respecte précisément en ne les traversant pas.
Je ne saurai jamais ce qu'elle voit. Elle ne saura jamais ce que je vois. Deux fenêtres closes sur le même canal, ouvertes l'une vers l'autre, accordées sans se toucher. C'est probablement ce que cette ville organise depuis mille ans.
xiii. La Calcina
Samedi soir. La Calcina, Zattere. Ruskin écrivait ici les pages des Stones of Venice qui devaient compter. Demain ils repartent tous. Demain les vaporetti seront pleins de valises et de catalogues.
Ce soir on dîne. Sur l'eau. La terrasse en bois donne sur le canal de la Giudecca. En face, le Redentore se découpe en noir contre un ciel qui hésite à devenir nuit. Devant moi, la grammaire entière : Salute à gauche, Redentore au centre, San Giorgio à droite. Sur l'eau qui les sépare, les vaporetti du soir passent lents, éclairés, leurs sillages qui se croisent et s'effacent.
Table voisine, huit ou neuf personnes. Un couple plus âgé, deux hommes dans la cinquantaine qui parlent un italien fluide d'accent du nord, et quatre jeunes femmes — la plus jeune n'a pas vingt-cinq ans, la plus âgée à peine trente. Italien, anglais, français, selon les moments, avec cette aisance des jeunes Européennes d'aujourd'hui qui changent de langue comme on change de pas sur une fondamenta.
La brune, chignon haut, Flora de Titien sans y penser. Elle écoute beaucoup. Son rire, quand il vient, sec et court, comme une note de violon qu'on a oublié d'amortir — Olga Rudge devait avoir ce rire-là dans la Calle Querini en 1928. La blonde, la plus voluble, raconte un bateau pris à Murano qui a failli les laisser sur place. La rousse, taciturne, mange peu, regarde la lagune comme si elle attendait quelqu'un — peut-être personne. La plus jeune, de profil contre le ciel, cheveux courts, œil grec.
Soave. Moeche fritte. La conversation roule sur la Biennale puis sur autre chose.
— Holzinger, c'est insoutenable, mais c'est exactement ce qu'il fallait. (La blonde, en français.)
— Tutto è insostenibile quest'anno. È quello il punto. (La brune.)
— Et demain, c'est la grève. (La rousse, sans tourner la tête.)
Personne ne réplique. Elles boivent. Le poisson arrive.
La brune me regarde alors par-dessus son verre — un quart de seconde, peut-être moins. Sans intention, sans coquetterie, par cette curiosité simple qui s'éveille quand on sent qu'on est observé. Je détourne les yeux vers le Redentore. Elle fait la même chose au même instant, mais vers la pointe de la Dogana. Deux directions différentes ; probablement la même pensée.
Je ne traverse pas les trois mètres qui séparent nos tables. Je ne traverse plus ces trois mètres-là. Pas par défaut d'envie. Par économie d'une énergie devenue trop précieuse pour qu'on la dépense en poursuites. Larvatus prodeo. Le masque protège ce qu'il y a derrière comme un écrin protège ce qu'il enferme.
Au bout de la terrasse, un jeune homme seul lève son téléphone, filme le coucher de soleil sur la Salute, légende inaudible, post, range le téléphone, regarde le ciel qu'il vient de capturer. Trois secondes. Sa table voisine à lui ne l'a pas remarqué. La sienne à elle non plus. Personne n'a remarqué personne. La ville organise la solitude avec autant de soin que les rencontres, et c'est probablement pour cela qu'on y revient.
Le ciel devient nuit. De l'autre côté du canal, les premières lumières du Redentore s'allument. La table voisine commande une seconde bouteille. La mienne, une grappa et l'addition.
Coda
Descartes, jeune homme, recopie Larvatus prodeo dans ses carnets. J'avance masqué. Aucune devise ne convient mieux à Venise — capitale du masque de Casanova à Pound. Aucune ne convient mieux à cette Biennale 2026.
Venise est un palimpseste. L'or de Torcello, la République des Doges, Palladio et Longhena face à la Giudecca, Tiepolo aux Carmini, Casanova qui fuit les Plombs et écrit en français, Byron et son singe à Mocenigo, Ruskin à La Calcina, Pound silencieux Calle Querini, Stravinsky en gondole noire, Diaghilev plus loin, Sollers, Calasso, Buisine, Pleynet. Et désormais Yu Xuhong et son pavillon, Shen Kuo et Lin Bu et Zhuangzi, la machine en surimpression. Chacun ajoute sa couche sans déplacer les autres. Personne ne se touche, tout s'accorde.
Dans le train du retour, jeudi matin, le wagon sera plein des mêmes voix qu'à l'aller — d'autres personnes, mêmes voix. Un autre startup-boy avec un autre deck à pivoter. D'autres Italiennes pour s'agacer en silence des téléphones de leurs filles. D'autres étudiants français pour disputer en sortant de leur sixième pavillon. Et les shorts continueront leur défilé infini sur six pouces simultanés, six fenêtres closes sur six mondes qui ne se croiseront jamais.
L'Italienne 1, à sa voisine, avait dit : Ils prient. La voisine avait répondu : Un dieu qui ne répond pas. C'est la définition exacte.
Le rose de Tiepolo, lui, est resté au plafond des Carmini, exactement à la place où le maître l'a posé en 1749, tenu à la limite exacte de la dissolution, n'excluant rien — pas même la Mort. Pour le reste, on verra.
C'est pour cela qu'on y revient.
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Sources mobilisées
— Baltasar Gracián, El Criticón (1651-1657), trad. Benito Pelegrín, Seuil ; Oráculo manual y arte de prudencia, 1647.
— Pavillon chinois 2026, Dream Stream, China Arts and Entertainment Group, commissariat 余旭鸿 / Yu Xuhong, Arsenale. Œuvres : Wang Dongling, 逍遥游 ; Yang Fudong, 孤山, 芭蕉雨 ; Xu Jiang, 共生 ; Game Science, Black Myth: Wukong. PR Newswire, Global Times, Universes in Universe, ShanghART, BriefGlance.
— Shen Kuo (沈括, 1031-1095), Mengxi Bitan ; Zhuangzi, Xiaoyao you ; Lin Bu (林逋, 967-1028) ; Wu Cheng'en, Voyage à l'Ouest.
— Palazzo Grassi, Michael Armitage. The Promise of Change, 29 mars 2026 – 10 janvier 2027 (Pinault, Artsy).
— Punta della Dogana, Lorna Simpson. Third Person (Pinault, Artsy).
— Arsenale, In Minor Keys, Koyo Kouoh (1967-2026) ; Alfredo Jaar, The End of the World (The Conversation, mai 2026).
— Pavillon autrichien, SEAWORLD VENICE, Florentina Holzinger, commissariat Nora-Swantje Almes, 9 mai – 22 novembre 2026 (Finestre sull'Arte, San Polo Art Gallery, Artforum, Artsy).
— Pavillon islandais, Ásta Fanney Sigurðardóttir ; DJ set surprise de Björk le 8 mai 2026 (Stereogum, Artforum, We Rave You, Yahoo Entertainment).
— Grève culturelle du 8 mai 2026, ANGA + ADL Cobas, USB, Confederazione Unitaria di Base ; 27 pavillons fermés ; Via Garibaldi ; Pussy Riot devant le pavillon russe (The Art Newspaper, Hyperallergic, Artnet, ArtAsiaPacific, Euronews, ArtReview).
— Roberto Calasso, Il rosa Tiepolo, Adelphi, 2006.
— Alain Buisine, Les Ciels de Tiepolo, Gallimard, 1996 ; Dictionnaire amoureux et savant des couleurs de Venise, Zulma, 1998 ; Casanova, l'Européen, Tallandier.
— Marcelin Pleynet, Chronique vénitienne, L'Infini, Gallimard.
— Philippe Sollers, La Fête à Venise ; Dictionnaire amoureux de Venise, Plon.
— Castiglione, Il Cortegiano, 1528 ; Bouhours, La manière de bien penser, sur le je-ne-sais-quoi ; Leibniz, Monadologie, 1714 ; Homère, Odyssée (Ἠώς ῥοδοδάκτυλος).
— Santa Maria Assunta, Torcello, fondée en 639 — mosaïques byzantines.
— Andrea Palladio, Il Redentore (1577), San Giorgio Maggiore ; Baldassare Longhena, Santa Maria della Salute (1631).
— Tiepolo, plafonds de la Scuola Grande dei Carmini (1740-49) ; Capricci.
— Véronèse, La Cène chez Lévi (1573), Gallerie dell'Accademia.
— Ezra Pound, The Cantos (Faber) ; Calle Querini 252, The Hidden Nest ; San Michele, avec Olga Rudge (1895-1996).
— Igor Stravinsky, The Rake's Progress (Fenice, 1951) ; tombe à San Michele.
— Carnet de séjour : samedi 3 mai – jeudi 7 mai 2026.