L'Arsenale, au sortir des Giardini, garde ce qu'on appelle ici les Magazzini delle Cisterne — entrepôts vénérables que la Biennale a réaménagés pour ses pavillons exigeants. C'est là, et non aux Giardini, que la Chine s'est installée en 2026. Le choix d'emplacement est, en soi, un premier signal : pas un pavillon-vitrine, mais une salle d'eau et de pierre qui demande qu'on s'y arrête.
Le titre : Mengxi, le ruisseau des rêves de Shen Kuo
Le titre du pavillon — Dream Stream / 梦溪 — est emprunté à un texte fondateur de la pensée chinoise médiévale. Shen Kuo (沈括, 1031-1095), polymathe de la dynastie Song, écrit ses Notes du Pinceau au Ruisseau de Rêve (Mengxi Bitan, 梦溪笔谈) pendant sa retraite à Runzhou. Astronome, géographe, ingénieur hydraulique, fonctionnaire impérial puis disgracié : il découvre la déclinaison magnétique, anticipe la stratigraphie géologique, codifie la cartographie d'État, et donne à la prose savante chinoise l'un de ses sommets. C'est, pour Yu Xuhong, la signature exacte de ce que le pavillon veut être — un lieu où la connaissance s'écoule comme un ruisseau, sans hiérarchie de domaines, à la fois technique, esthétique et philosophique.
La phrase exacte que reprend le commissariat [citation directe à recueillir auprès de Yu Xuhong] dit en substance que toute modernité chinoise sérieuse est un retour de Song. C'est précisément ce que les quatre œuvres du pavillon entreprennent — chacune à sa manière.
Wang Dongling 王冬龄 — Free and Easy Wandering (逍遥游) et le bras robotique
À l'entrée du pavillon : une calligraphie monumentale, six mètres cinquante de haut sur seize mètres de long. Wang Dongling 王冬龄, le grand calligraphe chinois contemporain — professeur historique de la China Academy of Art, né en 1945, formé à Lanzhou puis à Hangzhou —, y transcrit dans son style 狂草 (kuangcao, « cursive folle ») le premier chapitre du Zhuangzi, intitulé Xiaoyao you 逍遥游 — le libre vagabondage. C'est le texte qui décrit le poisson Kun se métamorphosant en oiseau Peng et s'élevant à quatre-vingt-dix mille li.
À côté de l'œuvre calligraphiée, un bras robotique broie l'encre, prend le pinceau, et trace les deux caractères 梦溪 — Mengxi, le titre du pavillon. Le geste mécanique a une grâce qu'on n'attend pas d'un servomoteur. La machine et le taoïste partagent l'encrier sans se gêner. Question d'éducation, dirait Wang Dongling. Question de méthode, dirait Yu Xuhong. La rencontre est l'un des dispositifs les plus discutés du pavillon parce qu'elle pose, en silence, la question que les pavillons voisins crient : à l'heure de l'image générée, que peut encore signifier le geste de la main ?
Yang Fudong 杨福东 — Solitary Hill, Plantain Rain (孤山, 芭蕉雨)
Vingt panneaux. C'est l'œuvre la plus immersive du pavillon — et la plus discrètement reconnaissable, pour qui connaît Yang Fudong. Le Gushan (孤山, « la Colline solitaire ») est l'îlot du lac de l'Ouest à Hangzhou où, au Xe siècle, le poète Lin Bu 林逋 (967-1028) s'installe en ermitage. La tradition raconte qu'il « épouse un prunier et adopte une grue » — 梅妻鹤子, formule devenue proverbiale, qui dit la liberté radicale de qui se passe du commerce humain pour entrer dans le commerce des choses lentes.
Yang Fudong, diplômé de la CAA en 1995, basé à Shanghai, dont les films travaillent depuis trente ans cette même qualité de surface mouvante entre la veille et le songe, donne aux vingt panneaux la temporalité d'un rouleau de Song qu'on aurait déplié sur seize mètres. La pluie tombe sur le bananier comme elle tombait alors. On entre dans le panneau comme dans un rouleau ; on en sort comme d'un songe. Le titre Plantain Rain 芭蕉雨 fait référence à la pluie sur les feuilles de bananier — image classique de la poésie Tang et Song pour évoquer la solitude productive et la circulation incessante du temps qu'on ne maîtrise pas.
Xu Jiang 许江 — Gongsheng (共生) dans la cour
Dans la cour du Magazzino, Xu Jiang 许江 — peintre, ancien recteur de la China Academy of Art (2001-2020), figure de l'avant-garde de Hangzhou des années 1980 et l'une des autorités intellectuelles de l'art contemporain chinois institutionnel — installe une œuvre qui entrelace tournesols et lotus dans une composition monumentale intitulée 共生 (Gongsheng, « vivre ensemble », « symbiose »).
Les tournesols sont, pour Xu Jiang, un motif personnel qu'il travaille depuis vingt ans — d'abord comme allégorie collective d'une génération chinoise qui s'est tournée vers la lumière européenne, puis comme méditation sur la résilience, sur le vieillissement, sur le retournement des regards. Les lotus, motif lettré classique chinois, viennent les croiser dans la cour de l'Arsenale comme on tresse deux mémoires culturelles qui se reconnaissent. La symbiose annoncée par le titre n'est ni programme politique ni œcuménisme décoratif — c'est l'observation factuelle d'une circulation déjà advenue.
Game Science — Black Myth: Wukong 黑神话:悟空
La quatrième salle du pavillon surprend. Pour la première fois, un studio de jeu vidéo chinois — Game Science, basé à Shenzhen — est invité à présenter une œuvre à la Biennale de Venise. Black Myth: Wukong 黑神话:悟空, sorti en août 2024, adapté du Voyage à l'Ouest 西游记 de Wu Cheng'en (XVIe siècle), est devenu en quelques mois l'un des plus grands succès commerciaux et critiques de l'industrie chinoise du jeu — vingt millions d'unités vendues, prix Game of the Year à plusieurs cérémonies internationales.
Le commissariat de Yu Xuhong assume le geste : faire entrer un jeu vidéo dans la Biennale, et le faire sans guillemets ni précautions. Le pavillon présente une installation immersive qui en restitue les paysages, les architectures et les bestiaires — peinture, sculpture, calcul algorithmique, capture de mouvement, tout y travaille ensemble. Wu Cheng'en, Wukong, le Roi-Singe, Sun Wukong — le motif est aussi familier au public chinois qu'à un public européen Don Quichotte ou Faust. Chez les Song, qui inventaient les codex en arts plastiques, on n'avait pas posé la hiérarchie des médiums. Game Science non plus.
Le commissariat de Yu Xuhong et la signature CAA
Yu Xuhong 余旭鸿, peintre lui-même et professeur à la China Academy of Art (中国美术学院, Hangzhou), porte depuis plusieurs années une réflexion curatoriale sur l'articulation entre pédagogie d'atelier et art contemporain [fonction exacte CAA et liste précise des expositions antérieures à compléter auprès de l'institution]. Sa thèse est claire : le grand récit de l'art contemporain chinois a longtemps été dominé par la figure du génie solitaire des avant-gardes des années 1980. Le pavillon Dream Stream propose un autre récit — celui d'une filiation institutionnelle (la CAA forme depuis 1928 les artistes du pays) qui assume sa généalogie sans la muséifier.
Que les quatre artistes / studios choisis pour Venise soient tous, directement ou indirectement, en orbite autour de la China Academy of Art (Wang Dongling et Xu Jiang en sont des figures historiques ; Yang Fudong en est diplômé ; Game Science représente la jeune génération technologique chinoise dont la formation visuelle reste marquée par ces écoles) n'est pas un hasard. C'est une déclaration de méthode.
Le pavillon est produit par China Arts and Entertainment Group (CAEG, 中国对外文化集团有限公司), l'opérateur public chinois historique pour les pavillons nationaux à Venise et pour les saisons culturelles à l'international.
Dans le contexte de la Biennale 2026
Pour saisir le geste du pavillon chinois, il faut le situer dans l'ambiance générale de cette 61e édition — l'une des plus tendues de l'histoire récente de la Biennale.
L'exposition centrale, In Minor Keys, avait été conçue par Koyo Kouoh (1967-2026), directrice du Zeitz MOCAA au Cap. Elle est décédée avant l'ouverture. Le titre résonne, pour qui sait l'entendre, comme une note de violon qu'on a oublié d'amortir. Au cœur, à l'Arsenale, Alfredo Jaar a installé The End of the World — sanctuaire écarlate dont on sort éprouvé.
Plusieurs pavillons assument la provocation frontale. Le pavillon autrichien, SEAWORLD VENICE de Florentina Holzinger, commissariat Nora-Swantje Almes (Gropius Bau), 9 mai – 22 novembre 2026 : intérieur inondé, jet-ski piloté par une performeuse nue dans la lame d'eau, structure verticale traversant l'architecture, performeuses fixées en Déposition féminine, réservoir alimenté par les fluides corporels purifiés du public recyclés en circuit fermé. Files de deux heures, panneaux d'avertissement à l'entrée.
L'Art Not Genocide Alliance (ANGA), épaulée par ADL Cobas, USB et Confederazione Unitaria di Base, a appelé pour le vendredi 8 mai 2026 à vingt-quatre heures de grève — la première grève culturelle en cent trente-et-un ans d'histoire de la Biennale. Vingt-sept pavillons fermés. Manifestation Via Garibaldi vers l'Arsenale, drapeaux palestiniens en tête. Mardi 5 mai, manifestants devant l'Arsenale ; mercredi 6, devant le pavillon israélien ; Pussy Riot en cagoules roses devant le pavillon russe, fumigènes.
Le pavillon chinois, en se posant comme un dispositif d'attention silencieux et un retour à la longue durée de l'apprentissage, prend exactement le contre-pied de cette grammaire de la frontalité. Là où ses voisins crient, il chuchote. Ce n'est pas une absence de position politique : c'est une autre forme de position politique. La question qu'il pose, en silence, est de fond : que peut-on défendre comme valeur publique de l'art, en 2026, après deux décennies de saturation médiatique ?
Aion à Venise — chroniques et radio
Aion Culture a suivi la séquence d'ouverture sur place du samedi 3 au jeudi 7 mai 2026. La rédaction publiera, à mesure que les six mois du pavillon se déroulent, des chroniques en trois langues (français · anglais · 中文), un dossier œuvre par œuvre avec présentation des artistes, et plusieurs captations sonores sur AION Radio — la première étant un entretien avec Yu Xuhong programmé pour le mois de juin.
Le carnet personnel de séjour de Franck Serrano à Venise — Popolo della Biennale · sprezzatura.ai — est publié séparément.